Impressions de fin de carrière d’un universitaire, par Alain FENET, Professeur des Universités, Université de Nantes.

mercredi 5 septembre 2007

Je viens de prendre ma retraite de Professeur d’Université. Je voudrais contribuer aux débats en cours sur la situation de notre enseignement supérieur par le témoignage que permet l’expérience de toute une vie professionnelle.

J’ai choisi le métier d’enseigner et fait une carrière honorable à l’Université. Pour la mener à bien, j’ai consenti, comme la plupart de mes collègues, beaucoup de sacrifices : pour un universitaire consciencieux, il y a peu de week-ends libres de toute occupation professionnelle et les vraies vacances sont brèves. Mais il n’y a pas là matière à regret : à refaire, le choix serait le même.

C’est en effet un métier extraordinaire. L’universitaire est enseignant, chercheur et administrateur. Il peut ainsi au long de sa carrière varier ses activités et valoriser différemment ses aptitudes. Il est chaque jour au contact de divers personnels, dans une variété de relations le protégeant d’un comportement stéréotypé étouffant la personnalité. Ces personnels forment une communauté de travail tournée vers les étudiants, qui ne peut fonctionner correctement que si elle est soutenue par les valeurs de tolérance, de respect mutuel et de service. Quand elles disparaissent, c’est l’institution même qui est atteinte ; j’ai vu cela, hélas, une fois.

Mais le privilège de l’enseignant c’est... d’enseigner. Être au contact de jeunes gens qui se renouvellent chaque année mais qu’on suit également d’une année sur l’autre, et rester soi-même jeune en esprit de par cela et pour cela, diffuser le savoir et en donner le goût, apprendre à penser et à s’exprimer avec méthode et honnêteté, et pour cela rester soi-même à la pointe du savoir dans la pratique de la recherche et de l’écriture, rappeler parfois les règles du civisme et soi-même les respecter : c’est encore l’un des plus beaux métiers, donnant un fort sentiment d’utilité sociale et parfois de grandes satisfactions.
Pour l’accomplissement de sa mission le Professeur d’Université dispose d’une exceptionnelle liberté. Cette liberté, parfois critiquée pour les abus qu’elle peut permettre, est féconde : sans elle il n’y a ni dynamisme, ni ouverture, ni remise en cause. Elle est surtout fondamentale, particulièrement en Sciences sociales où elle est une condition de la validité du transfert des connaissances. J’ai usé de cette liberté dans mes cours et publications, et parfois d’une manière ne favorisant pas ma carrière. Mais c’est l’honneur de l’Université française de savoir, en règle générale, faire tôt ou tard la place qui leur revient à ses membres qui le méritent.

Pour autant, j’ai pris ma retraite sans regret. Il y a des raisons personnelles à cela, se traduisant dans une certaine lassitude. Mais ces raisons sont inséparables d’une expérience continue, résumée par l’impression d’avoir toujours fait face à une situation de médiocrité.

Une médiocrité financière tout d’abord. Ce n’est qu’en fin de carrière que j’ai cessé de la connaître personnellement. Je n’ignorais certes pas que le métier était mal payé, mais je n’avais pas mesuré à quel point cela pèserait sur son exercice lui-même. Occasion parfois de circonstances humiliantes dans les rencontres internationales, j’y ai trouvé longtemps une entrave pour être pleinement partie prenante dans la communauté universitaire (coût des déplacements, des colloques, des ouvrages). Certes, l’octroi d’une prime d’encadrement doctoral, discrétionnairement attribuée et retirée selon une procédure opaque, règle depuis une douzaine d’années le problème pour certains, mais moyennant frustrations et suspicions de beaucoup d’autres.

Cette médiocrité financière individuelle n’est qu’un aspect du sous-financement chronique de l’Université. Depuis l’époque où, étudiant de première année, je prenais mes notes sur les genoux, assis sur les marches d’un amphithéâtre bondé, je n’ai cessé d’en voir les effets navrants. Que la comparaison soit nationale ou internationale, la cause est entendue : les chiffres sont connus et parlent d’eux-mêmes. Il faut être ministre pour le nier. Les étudiants américains, canadiens et autres sont effarés lorsqu’ils découvrent nos cours en amphithéâtre de plusieurs centaines d’étudiants, inévitable désastre pédagogique, et les groupes de travaux dits dirigés de trente étudiants et plus. Cette réalité est à rapprocher de la misère de la recherche en Sciences humaines et sociales. Que de réunions interminables j’ai vécues, en Conseil scientifique, pour répartir âprement quelques dizaines de milliers de francs !...

Médiocrité intellectuelle ensuite d’une partie croissante des étudiants entrant en Faculté. Chaque année, un tiers d’entre eux, dont la moyenne n’atteint pas 6/20, n’y a pas sa place. La signification de mots relativement simples leur échappe. Le discours construit et parfois abstrait du cours magistral les fatigue vite, comme le ferait une langue étrangère. Quant à l’écrit, sans parler du massacre de l’orthographe, c’est la maîtrise même de la langue qui est atteinte lorsque les règles élémentaires de la syntaxe ne sont plus respectées. Que se passe-t-il donc dans les lycées pour que, depuis quelques années, un nombre significatif de bacheliers conjuguent les adjectifs ? Poser la question, c’est mettre en cause la farce ‘soviétique’ qu’est le baccalauréat, les jurys atteignant les quotas par un système en cascade de complaisances et de rattrapages, sous l’oeil impuissant d’un professeur d’Université requis, comme je le fus plusieurs fois, pour assurer la présidence, afin que survive la fiction du baccalauréat en tant que diplôme d’entrée dans l’enseignement supérieur. C’est ainsi que sont abusées chaque année des cohortes de jeunes gens, s’inscrivant en Faculté pour y perdre temps, argent et, beaucoup plus grave, estime de soi.

Mais on rencontre ici l’originalité française qu’est la division de l’enseignement supérieur entre Grandes Écoles et Universités, systématisée pour permettre aux classes dominantes de gagner la lutte des places et emplois et échapper aux effets d’une pseudo-démocratisation. Ses effets nocifs seront accrus par les dispositifs actuellement mis en place pour permettre aux écoles de recruter « les meilleurs », est-il dit, dans les lycées des banlieues difficiles. Les moins bons seront parqués dans les universités et continueront à faire des grèves qui ne mettent jamais en cause la source première de leurs problèmes et dont le succès n’a été porteur que d’un immobilisme fondamentalement contraire à leurs intérêts.

En résultat, j’ai assisté à une « secondarisation » progressive du premier cycle universitaire, induisant pour les enseignants une surcharge d’activités para-pédagogiques, bureaucratiques et même matérielles, faute d’autres personnels suffisants, changeant pour nombre de collègues la nature même de la profession, ne serait-ce qu’en raison de la quasi-disparition pendant l’année académique (du début-septembre à la mi-juillet) du temps libre indispensable pour lire, réfléchir, écrire.

Je crois que les classes dirigeantes françaises, formées dans les écoles en grande majorité, les politiques en particulier, si souvent « Sciences Po » et « énarques », ignorent ce que sont une véritable université et les exigences du travail universitaire. Pour s’en convaincre, il n’est que de constater l’émiettement anarchique des établissements, comme s’il suffisait de jeter un amphi et quelques salles et bureaux au milieu des champs de betteraves ou de maïs pour créer un site universitaire.

Je rêve d’universités fortes, bien dotées, autonomes dans un cadre national, je rêve d’une intégration des grandes écoles comme du CNRS dans les universités, je rêve d’une orientation contraignante des étudiants ou d’un examen d’entrée, je rêve d’un salaire étudiant, revendication qui deviendrait alors légitime.

Je rêve...


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