Éditorial des « Langues Modernes » n° 3/2026 par Luc Fivaz

jeudi 1er octobre 2026

Chères lectrices, chers lecteurs,

Il suffit parfois d’un vers pour que la langue change d’allure. Un mot retient le regard, une sonorité s’attarde à l’oreille. À la lecture suivante, une pause fait surgir un sens que l’on n’avait pas perçu. La page est la même ; quelque chose, pourtant, a bougé.

La poésie garde cependant sa réputation d’inaccessibilité. Elle paraît lointaine, exigeante, rétive aux explications. En classe de langue, on peut craindre que ses détours ajoutent de l’incertitude à celle de l’apprentissage. Faut-il alors attendre de posséder tous les mots pour s’y aventurer ? Une première rencontre peut commencer par un rythme que l’on reconnaît, une image que l’on devine, quelques lignes que l’on ose reprendre. La compréhension se construit aussi à partir de ces premières attaches.

Le poème devient alors un laboratoire où la langue se laisse éprouver. Déplacer un mot modifie un équilibre ; prolonger une voyelle donne une autre couleur à la phrase. Le geste accompagne la voix et peut aider la pensée à prendre forme. Dans ces essais, les apprentissages linguistiques et littéraires se nouent : on affine sa prononciation en cherchant une intonation, on observe une construction pour comprendre son effet. Réception, production, interaction et médiation trouvent à s’articuler autour d’un même texte. La créativité se nourrit de cette attention à la langue ; la sensibilité participe au travail du sens.

Ce travail peut également accueillir plusieurs langues. Un mot appris en classe en rappelle un autre, entendu à la maison. Entre eux, une ressemblance sonore, mais aussi parfois un sens qui résiste à la traduction. Explorer ces rapprochements aide les apprenantes et apprenants à mobiliser et à enrichir leur répertoire plurilingue. Lorsque ces liens sont explicitement travaillés, l’expérience menée en langue étrangère peut nourrir aussi la langue de scolarisation. Les langues deviennent ainsi des appuis réciproques ; chacune invite à écouter les autres avec plus de finesse.

Les textes eux-mêmes gagnent à circuler. Un poème classique peut côtoyer une chanson, un texte contemporain rencontrer le slam ou le rap. Leurs différences offrent matière à observer comment les époques, les cultures et les voix façonnent le langage. Au-delà des pages du manuel, ces voisinages parfois inattendus peuvent déplacer les habitudes de lecture. La curiosité commence souvent là : devant ce que l’on n’avait pas prévu de rencontrer.

Le poème se transforme aussi en passant d’une personne à l’autre. Une lecture fait entendre une colère ; une autre y décèle une tendresse. Il faut alors revenir aux mots, confronter les indices, expliquer ce que l’on entend. Écrire ensemble ou préparer une lecture collective demande de négocier des choix, d’accueillir une proposition et parfois de renoncer à la sienne. La collaboration se tisse dans ce travail précis. Chacune et chacun peut y laisser sa marque sans effacer celle des autres.

Cette disponibilité à d’autres lectures engage l’esprit critique. Elle apprend à suspendre une certitude, à étayer une interprétation et à accepter qu’elle puisse évoluer. Le langage apparaît dans ce qu’il nous donne à voir du monde, mais aussi dans ce qu’il en laisse hors champ. Une telle attention demande du temps et un accompagnement. Les textes proposés par les enseignantes et enseignants peuvent ainsi dialoguer avec ceux que les apprenantes et apprenants choisissent ou écrivent. À cette diversité de voix, il convient de ménager une place, tout en offrant les appuis nécessaires pour préciser une intuition, approfondir une lecture ou reprendre une création. La liberté d’interpréter et de créer se cultive.

Souhaitons que ce numéro donne envie de réserver à la poésie une place régulière dans nos classes. Une place où l’on puisse revenir sur un vers, essayer sa voix, laisser une question ouverte. Le livre refermé, un vers peut continuer à nous accompagner. C’est peut-être aussi cela, apprendre une langue : découvrir des mots qui ne nous quittent plus.

Bonne lecture à toutes et à tous !