Traduction et édition

mercredi 30 août 2017

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Pour introduire le sujet de la traduction, comment considérez-vous la cohérence éditoriale en matière de traduction qui s’est construite depuis le début de la maison ? En d’autres termes, quel est le rôle de la traduction chez Agone ?

En fait, il faut savoir que pour une petite maison d’édition indépendante qui vient de naître et qui a peu de moyens, qui en plus est engagée, associative, avec une envie de travailler différemment, la seule possibilité viable c’est de faire de la traduction. Parce qu’aucun auteur ne va nous faire suffisamment confiance pour nous donner un manuscrit inédit, puisque nous n’avons pas encore fait nos preuves. De la même manière, il va être très difficile d’installer un nouvel auteur comme il n’y a pas grand-chose sur quoi nous appuyer pour nous faire connaître. Et puis par ailleurs, il y a une question d’argent très concrète : quand une maison d’édition démarre, payer des avances est très difficile. Il peut être finalement et paradoxalement plus facile de financer une traduction qu’un livre qui n’existe pas encore, grâce à des subventions et parce qu’on pourra éventuellement publier un nom déjà connu, qui offre une certaine garantie. La prochaine fois que vous verrez un éditeur indépendant vous dire qu’il ne fait actuellement que de la traduction parce qu’il trouve que c’est très important, vous pourrez rigoler. En réalité, au départ, nous n’avons souvent pas d’autre choix.

Il est certain par ailleurs que la traduction va permettre à une maison d’édition de poser des jalons à ses débuts, de poser des angles, de se rendre visible aussi à d’éventuels auteurs en décidant d’une ligne éditoriale claire. En somme, quelles pierres nous posons autour desquelles nous pourrons construire quelque chose. De cette façon, les lecteurs pourront positionner cette maison d’édition par rapport à un champ éditorial et politique.
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Vous nous avez un peu parlé de la traduction au sein de la maison… Pourriez-vous nous parler de la position d’Agone par rapport à la traduction ? La traduction est-elle constitutive de l’identité de la maison ?

Comme je l’évoquais précédemment, c’est effectivement constitutif de l’identité d’Agone, puisque l’on s’est construit sur cette base et la majeure partie des premières parutions sont des traductions. Cette dominante se maintient, même si actuellement, nous pouvons publier de plus en plus d’inédits français. En effet, de plus en plus d’auteurs ont confiance en nous, veulent publier chez Agone parce qu’ils savent que cela va participer d’un discours ou d’un positionnement politique qui les intéressent, qu’ils n’ont plus envie de se rapprocher de grands groupes où leurs livres vont être mal valorisés, invisibles, mal perçus, mal compris…

La traduction reste essentielle pour nous, même si cette année, nous n’avons pratiquement pas de traductions, ou très peu. C’est en partie dû au hasard des projets qui sont arrivés, mais aussi à une volonté d’économiser sur ce point, car nous sommes dans une période un peu instable financièrement. Mais de toute façon, nous ne pouvons pas nous en empêcher ! Dès l’année prochaine, il y aura à nouveau beaucoup de traductions.

Les traductions dépendent également du financement que l’on peut avoir par ailleurs, car seuls, nous ne pouvons pas en financer. Cela nous est arrivé plusieurs fois, quand nous n’avons pas eu les aides sur lesquelles nous comptions. Les aides que nous avons viennent principalement du CNL [Centre national du livre], du département, de la région, et de la ville de Marseille, qui nous suivent depuis très longtemps. Le CNL reste la plus importante en traduction. Nous pouvons néanmoins demander des aides à des institutions selon les projets ou la langue… Par exemple, Bajass a eu une aide de Pro Helvetia, car [Flavio Steimann] est un auteur suisse. Pour notre livre à paraître sur la révolution portugaise, nous avons aussi eu des aides spécifiques.

La traduction est un des canaux par lesquels il nous arrive beaucoup de projets. Nous allons dans des foires, à la rencontre d’éditeurs étrangers. Nous recevons énormément de catalogues d’éditeurs étrangers et sommes en lien avec plusieurs agences littéraires. Il est également fréquent que des traducteurs nous proposent eux-mêmes des projets.
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La traduction tient aussi une place très importante dans la construction d’une collection comme « Banc d’essais », notre collection de philosophie. Dans ce cas, la traduction a véritablement une place à part, puisque « Banc d’essais » a été construite autour de l’œuvre de Jacques Bouveresse. « Banc d’essais » s’est déclinée à travers les lectures de Bouveresse, les auteurs auxquels il faisait référence, par lesquels il a été influencé. Parmi ceux-ci, nous retrouvons beaucoup d’anglophones comme Orwell.

Pour revenir à « Infidèles », il était impératif pour moi de proposer des œuvres traduites dans cette collection. J’étais partie sur l’idée de faire trois titres par an : un français, une traduction de l’allemand et un titre d’une autre langue. J’essaie de m’y tenir.

Avez-vous connaissance du taux de traductions dans votre catalogue ?

Pas réellement, c’est assez difficile à dire, je dirais environ 70 %.

En comptant manuellement, sur 229 titres au catalogue, 104 sont des traductions. Cela fait environ 45,5 % du catalogue, ce qui est énorme par rapport à la moyenne nationale d’environ 16 %.

J’aurais cru plus en ce qui concerne Agone. (Rires.)

C’est la moitié de votre catalogue, et c’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles ce catalogue a été choisi pour nourrir ce séminaire. C’est bien au-dessus de la moyenne nationale pour les sciences humaines. Fatalement, cela fait vraiment partie de l’identité de la maison, même si ce n’est pas flagrant à première vue. Agone est aussi connue pour ses traductions, en réalité.

Vous publiez beaucoup de livres traduits de l’allemand ou de l’anglais. En ce qui concerne les autres langues, traduisez-vous à partir de la langue d’origine, ou de langues relais ? Nous nous sommes posé la question sur un titre notamment, qui est La machine est ton seigneur et ton maître : il nous semble que deux des auteurs sont chinois. Nous nous demandions s’ils avaient écrit directement en anglais.

Il y a une auteure qui a effectivement écrit directement en anglais : Jenny Chan, une chercheuse qui a fait une analyse de Foxconn et de ses usines où sont construits Iphones, Ipads, Playstations, etc. Le reste est traduit de l’anglais, sauf les poèmes dont une partie est traduite du chinois.

D’accord. Est-ce pareil pour les autres livres ?

En ce qui concerne les autres livres, sauf très rare exception comme celle-ci, nous traduisons à partir de la langue originale. Le contraire ne serait pas rigoureux. De fait, les autres langues sont plus rares, d’une part car nous avons beaucoup moins de propositions, et d’autre part car nous ne lisons pas d’autres langues, nous sommes donc obligés de faire confiance à un lecteur extérieur.
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Évidemment, il nous est arrivé d’avoir de très mauvaises surprises au moment de la traduction… Toujours dans le cas de ce livre sur la Révolution portugaise, l’éditeur portugais n’avait pas du tout fait son travail, la manière d’agencer le texte était catastrophique, il y avait beaucoup de répétitions, des débuts de chapitres absurdes… Nous nous sommes alors mis d’accord avec la traductrice, Hélène Harry, puisque nous ne parlons pas portugais, pour que celle-ci fasse un premier travail d’édition. Nous la rémunérons évidemment plus que dans le cas d’une simple traduction et nous peaufinerons avec un second travail éditorial. La traductrice travaille donc en étroite collaboration avec l’auteure, qui est ravie qu’enfin un éditeur fasse un vrai travail sur son texte.

Quelle est la nature des rapports entre la maison d’édition et ses traducteurs ? Viennent-ils proposer des titres, ou est-ce que vous choisissez d’abord le titre et par la suite le traducteur que vous jugez le plus adapté au projet ?

C’est extrêmement variable ! Comme vous le savez, les canaux d’arrivée de projets dans une maison d’édition sont multiples. Cela peut aussi bien être un livre que l’on a repéré dans le catalogue d’une maison d’édition étrangère auquel nous nous intéressons, qu’un livre qui nous est proposé par une relation professionnelle, qu’un manuscrit que l’on reçoit par la Poste, qu’une proposition d’un traducteur que l’on connaît bien… Sachant que sur un grand nombre de projets mis en route, très peu marcheront vraiment. Nous sommes en permanence frustrés par des projets qui nous tentaient bien, mais que l’on n’arrivera pas à mener à terme, ou par un projet que nous sommes obligés de refuser en sachant par avance que l’on ne va pas pouvoir le tenir financièrement… Il y a donc là des cas très différents, par exemple, le livre de Twain. Cela s’est fait dans le dialogue avec un traducteur, Bernard Hœpffner, qui a traduit plusieurs livres pour nous. Thierry Discepolo s’était occupé de cette édition. Il avait entendu parler de textes inédits de Twain qu’il serait intéressant de reprendre et a demandé à Bernard Hœpffner ce qu’il savait à ce sujet et celui-ci, qui connaît très bien Twain, est allé chercher les textes en question ; ils ont fait ce travail en concertation.

En ce qui concerne Karl Kraus, son travail a d’abord été porté par Gerald Stieg, qui avait publié des textes de Kraus dans une revue. Jacques Bouveresse était au courant et en a parlé à Thierry, qui a contacté Pierre Deshusses, un traducteur avec qui Agone travaillait depuis longtemps. C’est aussi le cas pour Michel Vanoosthuyse qui est le traducteur d’Alfred Döblin chez nous. Avec lui on avait commencé, si mes souvenirs sont bons, par Les Trois Bonds de Wang Lun. Ce n’est pas lui qui a précédemment traduit Novembre 1918, puisque les trois premiers tomes avaient déjà été traduits et publiés ailleurs et le quatrième, inédit, l’a été par les mêmes traductrices que les trois premiers, Maryvonne Litaize et Yasmin Hoffmann. Vanoosthuyse, qui est un éminent spécialiste de Döblin et un excellent traducteur, a traduit Les Trois Bonds de Wang Lun. Il a voulu poursuivre avec d’autres œuvres de Döblin, mais plus on avançait, plus il était évident que sur chaque livre publié de Döblin, nous perdions des sommes d’argent absolument monstrueuses. Pour le moment nous nous sommes arrêtés après quatre titres et nous avons refusé Monts, Mers, Géants malgré le harcèlement du traducteur. C’est un projet totalement fou qui se passe à plusieurs périodes données dans plusieurs milliers d’années. Il n’y a pas de narrateur, pas de personnages ; simplement une description du paysage qui évolue, qui se transforme… Il y a des volcans qui explosent, des îles qui disparaissent, et tout cela sur 800 pages.

Enfin, il y a évidemment des traducteurs que l’on sollicite nous-mêmes parce que ce sont des projets que l’on a décidé de faire de toute façon. Par exemple, pour La Révolution portugaise, comme nous avancions vraiment en terrain inconnu, nous avons fait faire des essais. Naturellement, c’est difficile de trouver un bon traducteur, pour la simple et bonne raison qu’il est extrêmement difficile de traduire. Lorsqu’on en a un, on le garde. Nous essayons donc de faire perdurer ces collaborations, tout en gardant à l’esprit la difficulté d’arriver à proposer un texte à un traducteur et que la rencontre se fasse. Ce n’est pas évident ! Un traducteur peut être extrêmement bon sur un texte et très mauvais sur un autre, ne pas se sentir à l’aise avec un auteur. Il y a quand même une nécessité de faire corps, de se fondre, de devenir poreux au texte d’un auteur, ce qui n’est pas toujours évident.
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Est-ce qu’il y a un profil type de traducteur chez Agone ? Et une question plus technique : comment rémunérez-vous vos traducteurs ?

Personnellement, je considère qu’on est un bon traducteur pendant assez peu de temps, j’ai l’impression qu’un traducteur débutant doute trop et un traducteur confirmé pas assez. En effet, un débutant ne va pas forcément oser des solutions qui s’éloignent du texte original, ou encore ne pas traduire quelque chose au sens strict du terme mais plutôt trouver un équivalent, c’est-à-dire ce que représente une image, un objet ou un sujet et le rapprocher d’un exemple français.

Un traducteur débutant aura plus de mal à se permettre ce genre de chose, ce qui est tout à fait normal et logique puisque la première difficulté à laquelle il sera confronté, ce sera justement cet éternel jeu entre l’auteur et lui. L’auteur dira forcément tout mieux que lui, mais il devra malgré tout parvenir à proposer une bonne traduction… Enfin c’est le principe de cette dernière : arriver à trouver des solutions qui sont de plus en plus éloignées du texte original uniquement pour y revenir à la toute fin et les voir comme une évidence. Un débutant aura ainsi plus tendance à rester collé au texte, ou à ne pas appréhender sa cohérence dans son ensemble et à se laisser porter par la musique et le rythme, jusqu’à perdre le sens de vue. Il peut également ne pas faire ce travail absolument essentiel du traducteur, qui consiste à être un lecteur abominable ayant l’absolue nécessité de comprendre chaque mot et chaque phrase, et pourquoi un terme est employé ici et non ailleurs. Un traducteur expérimenté en revanche, aura parfois le défaut inverse de se considérer comme un auteur, d’imposer sa patte, de récupérer le texte pour le faire rentrer dans un style qui lui appartiendrait avec ses propres obsessions, ses petites manies, les mots qu’il aime bien. Ou encore un « virgulage » qui lui est particulier et qui va du coup trahir, d’une manière un peu plus accentuée, le texte original. Il y a néanmoins des textes sur lesquels un duo traducteur-auteur fonctionne bien.

Nous trouvons cela évidemment primordial de contribuer à former les jeunes traducteurs. Nous ne nous appuyons pas que sur des professionnels qui ont plusieurs années à leur actif. Encore une fois, en passant par la revue, nous faisons traduire un ou deux articles en guise d’essais. Nous testons et nous voyons s’il y a quelque chose à faire ensemble. Quant aux tarifs, c’est assez lié, puisque nous en pratiquons systématiquement trois : un à 18 euros le feuillet, un autre à 21, et le dernier à 23. Nous proposons 18 euros à un traducteur avec lequel nous n’avons jamais travaillé et dont nous ne pouvons pas évaluer la charge de travail que cela va nous demander par la suite, en général sur des articles. Quelque part, c’est une sorte de contrat : nous nous disons qu’il va certainement y avoir beaucoup de travail pour nous, mais que cela est compensé par le fait que nous le paierons moins. Le tarif à 21 euros concerne les traductions classiques, normales, sans difficulté particulière. Celui à 23 euros sera pour une traduction qui, soit nécessitera une grande recherche documentaire, soit pour une traduction d’un texte dont l’écriture est complexe et pose beaucoup de problèmes, soit il s’agira d’un traducteur que nous savons déjà très performant pour avoir travaillé avec lui par le passé. Et cela peut aussi s’appliquer pour des langues rares. Les tarifs de l’ATLF sont autour de 20 euros le feuillet traditionnel de 1 500 signes, nous les respectons donc.
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Il y a beaucoup de traductions révisées dans votre catalogue. Qu’est-ce que cela signifie ?

Cela signifie qu’on retravaille la traduction quitte à beaucoup réécrire. Cela dépend de l’état de la traduction originale… Par exemple, sur le dernier titre d’« Infidèles », Quand je serai grande je changerai tout, le précédent traducteur avait laissé jusqu’à cinq pages d’affilée de côté, qu’il n’avait tout simplement pas traduites et que nous avons traduites. Dans ce cas, nous pouvons appeler cela une traduction entièrement révisée.

Et en ce moment, nous préparons la correspondance complète de Rosa Luxemburg en deux tomes de 1 200 pages chacun, où il y aura aussi de la révision à prévoir…

Nous fermons ici une conversation qui a duré plus de deux heures avec Marie Hermann. Nous tenons à la remercier chaleureusement de nous avoir permis cet échange sincère et approfondi autour des éditions Agone.

Marseille, le 16 mars 2017

Propos recueillis par les étudiantes du master 2 « Monde du livre » de l’université d’Aix-Marseille

Extraits publiés sur le site de l’APLV avec l’aimable autorisation de Marie Hermann


Lire l’intégralité de ce texte sur le site animé par les étudiants de Master 2 Monde du Livre de l’Université Aix-Marseille.

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