Parution de « Shakespeare pornographe » de Jean-Pierre Richard

mercredi 1er mai 2019
 BRETON Jean-Luc

Jean-Pierre Richard, Shakespeare pornographe, un théâtre à double fond, Editions rue d’Ulm/Presses de l’Ecole Normale Supérieure, 2019, 20 €

Tout amateur du théâtre de Shakespeare sait bien que l’équivoque est au cœur de la plupart de ses pièces : travestissements, allusions grivoises, jeux sur les mots. Les sous-entendus obscènes abondent dans ses comédies et « persillent », pour reprendre un terme qu’affectionne Jean-Pierre Richard, même ses pièces historiques ou ses tragédies. L’équivoque du langage domine les échanges entre personnages, et le jeu sur les mots, mal entendus, mal compris, ou estropiés, est fréquente et constitue un ressort comique efficace souvent exploité. Jean-Pierre Richard rappelle dans son livre que « dès que le langage entre en scène, le malentendu menace ».

Cela est vrai à de multiples niveaux, et évidemment aussi dans le domaine de la pornographie. On le savait déjà, bien sûr, mais l’intérêt du livre de Jean-Pierre Richard est de montrer que le discours sur le sexe envahit toute l’œuvre shakespearienne, y compris là où on l’attend le moins. Tout lecteur de Shakespeare sait que ses pièces contiennent des scènes verbeuses (enfilades de salutations, cascades de plaisanteries) ou adventices, souvent coupées dans les mises en scène. Jean-Pierre Richard nous encourage à nous méfier « des scènes « creuses » du dramaturge, où s’agitent les seconds rôles ou les gens de peu et qui semblent détachées de l’action : ce sont le plus souvent des morceaux de bravoure du pornographe », qui faisaient s’esclaffer le public élisabéthain et jacobéen et contribuaient à l’immense popularité de leur auteur. Jean-Pierre Richard rappelle cette popularité, qui allait des classes populaires à la noblesse et à la cour, et incluait en particulier les étudiants en droit, qui, comme les clercs de la basoche dans le cas de Villon, ont donné au lexique érotique de l’époque un bon nombre de termes et d’images, perdus pour le spectateur d’aujourd’hui.

D’autres points d’achoppement de certaines des pièces s’expliquent aussi par la pornographie. L’amour romantique, qu’on pense volontiers essentiel ou éthéré, de Roméo et Juliette, de Béatrice et Benedict, de Claudio et Héro, du premier Othello et de Desdémone, est aussi entendu par le spectateur de l’époque comme un désir et une consommation charnels manifestes. Et cette saturation érotique aide à comprendre l’addiction amoureuse de certains personnages, ainsi que la facilité avec laquelle d’autres acceptent les calomnies qu’on leur sert sur les femmes qu’ils aiment. L’homosexualité et la sodomie affleurent sans cesse aussi dans le discours des personnages, et leur évocation ne pouvait que provoquer l’hilarité des spectateurs d’un théâtre où les personnages féminins étaient joués par des hommes.

Shakespeare pornographe allie humour et érudition et devrait intéresser les professeurs d’anglais et, au-delà, tous les amoureux de Shakespeare.


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