Compte rendu : Pierre Frath, Préhistoire et langues. Une enquête archéologique et linguistique du Paléolithique au Néolithique, Reims, Sapientia Hominis, 2025, 282 pages, 20 euros.
PAR ALBERT HAMM, UNIVERSITÉ DE STRASBOURG
Si Pierre Frath n’est ni archéologue, ni préhistorien, son intérêt jamais démenti pour les langues anciennes et la question des origines a marqué sa carrière de linguiste, spécialiste d’épistémologie linguistique aux nombreuses publications.
Il nous propose dans cet ouvrage, aussi érudit que lisible, un regard décalé et averti sur l’état de la réflexion et des connaissances dans un domaine où les traces linguistiques sont inexistantes au-delà de quelques milliers d’années, et les approches sur l’origine du langage et des langues forcément indirectes et spéculatives.
Les conclusions des paléontologues sont à la merci de chaque nouvelle découverte de terrain et de chaque amélioration des outils et techniques d’analyse. Les hypothèses abondent donc, provisoires et partielles, souvent contradictoires et parfois rapidement réfutées. Mais c’est de ces hypothèses et conclusions qu’il faut partir. C’est pourquoi Pierre Frath s’est basé sur les travaux des archéologues en s’interrogeant pour chaque période sur la question linguistique. Le langage n’est pas simplement la cerise sur le gâteau de l’hominisation ; il en est nécessairement constitutif dès le début et la linguistique devrait pouvoir apporter sa contribution.
Pierre Frath a ainsi identifié trois périodes pour lesquelles l’apport du linguiste pourrait être déterminant, à savoir la transition entre le langage animal et les langues humaines au Paléolithique archaïque, les langues parlées au Paléolithique supérieur en Europe, et la transition entre le Mésolithique et le Néolithique.
L’ouvrage est structuré en cinq parties – divisées chacune en trois ou quatre chapitres – suivies d’une conclusion générale et de références bibliographiques abondantes et variées, allant des Commentaires sur la Guerre des Gaules de Jules César à des publications plus actuelles, des grands textes religieux aux philosophes, des préhistoriens et historiens aux ethnologues, des généticiens aux linguistes et romanciers. L’avertissement liminaire à son propos fait état du peu d’intérêt des spécialistes du domaine pour la problématique des langues et de l’absence des linguistes dans les équipes interdisciplinaires. Sa conclusion plaide pour une meilleure formation croisée des historiens, archéologues et linguistes travaillant sur l’histoire et/ou la diversité des langues, en particulier pour leur permettre de faire la part des considérations métaphysiques susceptibles de parasiter la réflexion.
La première partie, Du mythe à la science en passant par le langage et la métaphysique, examine brièvement quelques explications historiques de l’apparition et du développement du langage, à savoir celles de la Bible, de la création du monde à la Pentecôte en passant par Babel, celles du Coran, et pour finir, celles de la cosmogonie des Dogons. L’auteur poursuit avec des élucubrations délirantes empruntées aux Fous du langage de Marina Yaguello (1984), par exemple le langage martien de Théodore Flournoy ou la linguistique japhétique de Nicolas Marr. Il aborde enfin des explications plus scientifiques comme celle de la glottochronologie et celle l’Origine des langues de Merritt Ruhlen, dont chacune possède toutefois sa part d’ombre.
La deuxième partie, Du Paléolithique archaïque au Paléolithique moyen, essentiellement linguistique également, s’intéresse à la question de l’émergence des protolangages tels qu’envisagée par Otto Jespersen, Derek Bickerton ou Ray Jackendoff, et qui sont dans l’ensemble plutôt hypothétiques. Pierre Frath, quant à lui, établit une comparaison linguistique entre les langages des primates non-humains actuels et les langues humaines et essaie de comprendre, grâce à l’étude des modes de vie décrits par les archéologues, comment les zoolangages ont pu se transformer en langues humaines. Il avance notamment, développant une idée d’Elisabeth Badinter, que la sexualité féminine a pu jouer un rôle primordial dans l’apparition du langage. En conclusion, si Homo habilis a pu manifester certaines capacités linguistiques, c’est plutôt Homo erectus et ses descendants Homo neandertalensis et Homo sapiens qui ont pu en développer la maîtrise.
La troisième partie, Le Paléolithique supérieur, conduit l’auteur à étudier le corpus de noms de rivières et de fleuves européens établi par Hans Krahe dans les années 1960. L’argument est que les hydronymes sont généralement repris tels quels par de nouveaux arrivants, qui ne font que les adapter à la phonologie de leurs langues. Ils peuvent ainsi être considérés comme des « fossiles » linguistiques, certes difficiles à interpréter, peut-être riches de promesses. Il y a des ressemblances flagrantes entre ces hydronymes, par exemple entre l’Isaar, l’Isère, et l’Oise (autrefois Isara), ce qui suggère l’idée d’une origine linguistique commune. Si pour Hans Krahe, c’était l’indo-européen, Pierre Frath montre que c’est impossible, même si des langues indo-européennes ont pu remotiver certaines significations. Plus convaincante, selon lui, est l’hypothèse vasconne de Théo Vennemann : au Paléolithique supérieur, probablement dès le Solutréen, les hommes auraient parlé une famille de langues dont il n’en subsiste qu’une seule, le basque.
Il confronte ces données aux variations climatiques, glaciations et réchauffements, qui ont émaillé le Paléolithique supérieur et à leurs conséquences possibles sur les mouvements et modes de vie des populations ; il en tire d’intéressantes conclusions sur le paysage des langues au Paléolithique supérieur.
Il consacre également un chapitre à une réinterprétation de l’art pariétal à partir de la thèse d’Alain Testart sur la cosmogonie féminine qui propose une lecture originale des nombreux signes féminins présents dans les grottes : c’est la féminité qui aurait structuré la pensée et les mythes de nos ancêtres à cette époque. Cette Weltanschauung « féministe » aurait subitement disparu au début du Mésolithique et Pierre Frath essaie de comprendre pourquoi.
Les deux dernières parties sont consacrées respectivement au Mésolithique et au Néolithique. Si les traces sont plus conséquentes (sites, armes, outils, art pariétal, figurines…) et les datations plus précises, la complexité s’accroît du fait d’une succession plus rapides des cultures et de découvertes conduisant à des hypothèses contradictoires.
Pierre Frath tente de proposer une interprétation cohérente des évolutions démographiques et culturelles (et donc linguistiques) en liaison avec les données climatologiques, à partir notamment d’une étude comparative du site du Mas d’Azil en Ariège et de la culture natoufienne au Levant à la fin du Paléolithique supérieur (de -14 500 à -11 500 ans). Il étudie ensuite la diffusion du Néolithique au Moyen-Orient, en Afrique de l’Est et en Égypte, puis de l’Anatolie vers le Caucase et l’Asie d’une part, l’Europe danubienne et méditerranéenne de l’autre. Il examine enfin la question de la rencontre entre les chasseurs-cueilleurs du Mésolithique et les agriculteurs du Néolithique.
Le propos est clair, parfois vif, toujours pertinent et à la portée d’un lecteur curieux, intéressé par la préhistoire et/ou par les langues, a fortiori donc, d’un linguiste ou d’un enseignant de langues. Les spécialistes de la préhistoire y trouveront le miroir, parfois sans complaisance, de leurs réflexions et, surtout, la mesure de l’intérêt exigeant que Pierre Frath porte à leurs travaux.
On appréciera enfin que l’auteur présente (p. 6) une chronologie simplifiée de l’évolution de l’humanité, des origines au Néolithique, comportant une datation des différentes cultures identifiées.
Il propose par ailleurs, sur le site de l’éditeur, un fichier fort utile d’illustrations et de cartes (http://www.sapentia-hominis.org/fichiers/catalogue.html, rubrique Linguistique).


