Stephen Miller, idéologue illibéral et chef de cabinet adjoint du président américain, s’en est récemment pris à ce qu’il nomme « le mouvement terroriste intérieur », constitué, selon lui, d’« employés fédéraux, éducateurs, infirmières, professeurs » [1]. Connaissant la hargne de l’administration Trump à l’égard de ses opposants, cela ne peut signifier qu’une chasse à une fantasmatique cinquième colonne, chasse qui, si elle n’était pas si inquiétante, serait éminemment ridicule dans une administration qui s’emploie tous les jours à protéger et gracier des malfaiteurs et à terroriser et rafler des travailleurs jusque dans les écoles, les usines et les tribunaux.
Le programme Safe Place for Science, mis en œuvre par Aix-Marseille Université dans le but d’accueillir des universitaires américains prêts à choisir l’exil et une substantielle diminution de leur salaire pour pouvoir continuer à travailler librement et en toute rigueur scientifique, à « préserver le cœur de [l]a science », comme dit l’un d’eux [2], a connu un engouement énorme : plus de 600 candidatures ont été déposées pour moins de 40 postes, « plutôt des chercheurs installés, référents dans le domaine de la climatologie, des sciences humaines et sociales, de la médecine, de la biologie, en particulier dans le domaine des vaccins à ARN messager, sur les humanités, certains viennent aussi de la NASA » [3]. Ces chercheurs, loin d’appartenir à un soi-disant « mouvement terroriste intérieur », veulent en fait continuer à faire de la recherche, à servir la science et l’humanité, à défendre la rigueur scientifique et la liberté de pensée et de parole.
C’est-à-dire à faire leur métier. Si notre profession est prise pour cible dans cette nouvelle chasse aux bonnets carrés, c’est parce que les partisans de l’illibéralisme ou du populisme, ces noms modernes du totalitarisme, refusent toute pensée divergente, parce qu’ils rêvent d’une école et d’une université sous contrôle, dont la fonction serait de perpétuer un régime erratique et une idéologie simpliste, qu’ils rêvent éternels, l’éternité étant le rêve fasciste par excellence.
Du vingtième siècle, avec ses dictatures et ses chasses aux sorcières, l’humanité aurait dû apprendre quelques petites choses. L’APLV, association plus que centenaire, a traversé le dernier siècle en restant fidèle à son credo humaniste. Enseigner des langues et des cultures étrangères, et a fortiori militer avec des collègues de toutes les langues, c’est transmettre aux élèves et étudiants une vision du monde distancée par rapport à un point de vue nationaliste réducteur, c’est mettre en perspective des comportements perçus comme naturels alors qu’ils sont situés et transitoires, c’est témoigner contre les idées d’exclusion, de refus de l’autre, de supériorité ethnique, c’est enseigner une relativité tolérante et informée. Lors des deux guerres mondiales, avec une franchise et une lucidité qui l’honorent, l’APLV a posé dans les pages de sa revue, Les Langues Modernes, la question, pas rhétorique du tout à ces époques, de l’enseignement de l’allemand, langue de l’ennemi et de l’occupant. L’association a évidemment continué à défendre cet enseignement, pour des raisons de culture, par anticipation de l’après-guerre et parce que l’allemand n’était pas seulement la langue de nationalistes et de nazis [4].
La revue Les Langues Modernes a accueilli aussi des analyses a posteriori du nazisme ou du maccarthysme particulièrement éclairantes. En 1946, Edmond Vermeil rappelait que des centaines de milliers de professeurs allemands avaient été renvoyés par le régime nazi [5], qui prônait « la prééminence de l’éducation sur la culture intellectuelle » afin de « détruire dans l’âme des écoliers tout germe d’esprit international, en leur parlant avec mépris des « Humanités », de la culture générale » [6]. En 1997, Pierre Guerlain écrivait que « le maccarthysme avait conduit à […] la révocation de centaines de professeurs ainsi qu’à un conformisme dans l’expression de la pensée qui affectait presque toute la société » [7].
À cinquante ans de distance, ces deux linguistes témoignent de la même réalité : révocation des enseignants et réduction de la capacité de penser librement vont de pair. En liant les infirmiers [8] et les professeurs, Stephen Miller fait un pas de plus. Ce que les soignants et les enseignants défendent en commun, c’est justement ce qui au fond dérange les partisans du nationalisme autoritaire : l’égalité. À l’hôpital comme à l’école, on prend en charge tout le monde, tous les corps, tous les cerveaux, sans discrimination. Et pour des êtres dominés par leurs égo, dopés à la compétition et aux affaires, la postulation égalitaire de l’hôpital et de l’école est terrifiante.
Dans le domaine de la défense des valeurs scientifiques et humanistes, il y a un temps pour l’analyse historique et un temps pour l’exercice d’une lucidité a priori. Et il va nous falloir répéter et répéter encore notre espoir et notre détermination que ces valeurs s’imposent face aux forces totalitaires, qui, par peur de l’humanité et de la liberté, recourent à la menace, à l’intimidation, au mensonge et au terrorisme intellectuel. Y compris contre ceux qui, comme les infirmiers ou les professeurs, sont – quel que ce soit le régime – au service de notre humanité.



